Daily whisky

Image  Avec une régularité aussi lancinante que celle qui préside chaque jour au choix de ses chaussures, revient à l'heure de la collation vespérale une question difficile à trancher : quel whisky utiliser pour se délasser après l'usine ? Casuistique d'autant plus complexe que cette interrogation anodine est en fait l'énonciation consciente d'une myriade de questions plus souterraines qui en silence régissent notre choix quotidien. La métaphore vestimentaire filée plus tôt n'était donc pas uniquement rhétorique car même si la fortune vous a placé en possession de quelques paires de luxe qui font votre fierté les jours de gala social, vous ne sauriez les porter quotidiennement au risque de les user voire pire, de vous en lasser. Aussi, afin d'aimer toujours les breuvages raffinés vaut-il mieux ne pas en abuser quotidiennement et ne pas diluer dans l'abandon journalier leur noble distillation. De même, à l'heure où les économistes s'accordent à juger la situation financière de nos pays pour le moins précaire, il serait inconvenant de dépenser chaque jour des millilitres coûteux car nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Il faut donc établir une limite financière au-delà de laquelle un whisky, de quotidien devient un alcool de fête. Pour ma part, j'ai tendance à penser qu'en Euro constant, une somme oscillant autour des trente unités figure un budget raisonnable. Dans cette "gamme de prix" le magazine Que choisir devrait pouvoir trouver une centaine de références et dresser pour aiguiller le lecteur un tableau "Excel" fort précis. Pour ne pas verser dans ce type d'investigations fastidieuses mais surtout afin de ne pas griller des cellules hépatiques en buvant du JB's ou du Canadian Club,  j'ai arbitrairement arrêté mes choix sur trois modèles dont les caractéristiques sont assez marquées pour devenir des archétypes plus que des prescriptions. En marge du prix, j'ai retenu quelques autres critères, l'origine, le type de goût et la capacité à surseoir à une visite surprise. Pour les origines, j'ai voulu un panel entre "tradition et modernité". La tradition voudrait que l'on tète à une bonne bouteille de Scotch Whisky, un peu tourbé, single malt si possible. Pour la modernité et l'exotisme, un assemblage Japonais me semblait aussi de bon aloi. Enfin, à l'heure où les scandales alimentaires se succèdent avec une régularité de trotteur Normand, le "localcoolisme" peut avoir du sens. Mais trêve de suspens, les lauréats sont : Bowmore Legend, Yoishi Non Age Single Malt et Black Moutain N°2. On ne présente plus le premier. Issu d'une distillerie fameuse de l'île d'Islay, il est fait des vertus caractéristiques des whisky du cru. Beaucoup de tourbe, très iodé et aussi un petit goût de cirage qui s'atténue cependant avec une goutte d'eau. Il est un peu "brut de décoffrage" mais disponible à vil prix dans tous les supermarchés du pays, ce qui en fait un candidat sérieux. Un peu plus cher - vraiment plus en fait car la bouteille contient un tiers de tisane en moins - le Yoishi est un whisky très sérieux, hautement séduisant. La bouteille est assez chic et le bouchon blanc en plastique s'accorde à merveille avec le caractère un peu médicinal de ce Single Malt. Très précis, les arômes se dévoilent un à un et c'est presque la larme à l'oeil que l'on accueille ce rien de tourbe qui fait la différence. Notons que le "Non Age" peut être d'extraction récente et que la distillerie est située dans un périmètre assez proche de Fukushima. Afin de prévenir les remarques désagréables d'un commensal de passage, il peut donc être judicieux de jouer la carte du terroir. En France, chaque région ou presque a son whisky, le choix est donc vaste mais hormis le risque que les producteurs aient voulu fleurir leur communication d'une touche d'histoire locale, ils sont en général de bonne facture - mais je n'ai jamais goûté de whisky Corse... Ici j'ai sélectionné un assemblage réalisé par quelques amis ambitieux dans la Montagne Noire et sobrement appelé "Black Mountain N°2". Les ventes des élégantes bouteilles de cette boisson aux arômes ronds et chaleureux, assez puissant quand même, doivent servir à la construction d'une distillerie dont devraient sortir à partir de 2015 des alcools issus entièrement de la région. Nous voilà donc bien avancés, le choix est certes plus restreint mais pour trouver son sens, un seul nectar doit présider à ce moment de détente qu'est le whisky du soir. Alors ?

Alors voilà, pour toutes les raisons susmentionnées et celles que mes blocages psychanalytiques ne me permettent pas encore de soulever, je crois que c'est le "Black Moutain N°2" qui pour l'heure aurait mes faveurs. Si un ami débarque à l'improviste vous pourrez doctement disserter sur la source d'eau et les méthodes de distillation, ce dernier sera certain que son verre ne contient aucune trace de cheval, ne pourrat pas vous faire un procès en snobisme et vous aurez le sentiment d'oeuvrer au redressement du Pays tout en glandant dans votre fauteuil, un verre de gnôle à la main. N'est-ce pas là, après tout, le vrai plaisir de l'alcoolisme ?

D.N.

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