Mais que buvait -vraiment - Ernest Hemingway ?

L'alcoolisme d'Ernest Hemingway est un des mystères les plus populaires de la littérature contemporaine. Les analyses psycho-linguistiques, les thèses de Troisième Cycle en dipsomanie ne manquent pas et on ne compte plus les cocktails, les bars, les romans ou encore les goodies les plus douteux qui font l'éloge des excès du grand écrivain.

A décharge de cette postérité contestable, il faut reconnaître que le mythe du buveur a été solidement entretenu par Hemingway lui-même - au point de dépasser parfois la légende de l'écrivain.

Mais quand est-il vraiment ? Enquête. 

"La véritable fiction doit venir de ce que vous avez vécu"

Hemingway a entretenu un certain mystère quant à la dimension autobiographique de ses récits. Sa méthode, héritée de son activité de journaliste, le porte dès ses débuts en tant que romancier à écrire sur ce qu'il connait. La guerre donc, les femmes, la chasse et bien sûr, l'alcool. 

C'est à partir de là que la légende s'est formée. Hemingway a servi durant la Première Guerre mondiale, il a participé avec les Brigades Internationales à la lutte contre Franco et fut parmi les premiers à entrer dans Paris libéré. Tous ces moments se retrouvent dans ses romans, transformés en exploits par la magie de son écriture. Alors, comment ne pas présumer qu'à l'instar des personnages qu'il met en scène, il boit dur et ne rechigne pas à se faire une bouteille de blanc au petit déjeuner ? C'est ce qui explique en partie le nombre de bars qui de par le monde ont remplacé Bacchus par Hemingway pour le patronage de leur établissement. Parfois dans les endroits les plus inattendus.

Comme ici en République Tchèque : 

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Karolíny Světlé 26, 110 00 Praha 1, République Tchèque. (Photo Stanislas Renaud)

Ou encore là à Nancy : 

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Le Hemingway Café à Nancy, "Un endroit chaud et bien éclairé"

Pour attirer le buveur, Hemingway fait recette. Et les tenanciers ne rechignent pas à prendre quelques distances avec l'Histoire. Ainsi, si vous décidez de partir en goguette à Key West sur les traces de votre écrivain favori, ne cherchez pas le Sloppy Joe d'après vos souvenirs de lecture, vous risqueriez de perdre votre temps. L'établissement a en effet été déplacé, dans Duval Street afin d'attirer plus de monde et sous les nombreux portraits de Papa Ernest, dans une ambiance des plus douteuses, on vous proposera le soit-disant cocktail favori de l'écrivain, le fameux Papa Doble, composé à partir de rhum et de... Red Bull ! On a envie de rétorquer au barman que si Hemingway avait cherché de l'énergie dans des glandes de taureau, il aurait demandé à son ami Dominguin de lui jeter les burnes de l'animal à la fin de l'après-midi plutôt que de se faire une canette de boisson énergétique dans un bar à touristes en écoutant du Midnight Oil (oui oui). Alors non, si vous voulez faire comme votre écrivain favori, pas de Papa Doble au Sloppy Joe. Mais alors, on boit quoi en lisant ses livres ? 

"La plupart des grands écrivains sont des poivrots"

Quand Francis Scott Fitzgerald est au fond du seau - pour vomir - c'est comme cela qu'Ernest tente de remonter le moral de son ami, en soulignant que Joyce lui-même est un sacré soiffard. On peut le croire sincère – même s'il arrêtait toujours de boire durant les périodes où il écrivait. Pendant ces semaines d'intense travail, son ami Hotchner le décrit au régime sec - pas plus d'un litre de blanc à table et seulement trois whiskies le soir - soucieux de ne pas mélanger travail et plaisir. Ce qui ne l'empêche pas pas de sérieusement rattraper le temps perdu quand le travail est fait. 

C'est ainsi que le barman du Florida – le nom du Floridita à l'époque de Hemingway - raconte que Papa a un jour descendu dix-sept Daiquiri. Hotchner, justement, envoyé à La Havane par un célèbre magazine pour rencontrer Hemingway, se voit conseiller de s'installer sur un des tabourets de l'établissement. Le Doctor finira par apparaître. Et quand il débarque enfin, l'entretien ne peut pas commencer autrement que par une série de Daiquiri ou Papa Doble, comme on les appelle aussi, épreuve indispensable pour tester la motivation du journaliste. Dans le récit des années qu'il passa auprès de celui qui devint son meilleur ami, il nous offre la recette d'origine de ce cocktail iconique : 

"Un Papa Doble se composait de deux doses et demie de rhum Bacardi White Label, du jus de deux limons et de la moitié d'un pamplemousse, additionnés de six gouttes de marascin. Le tout était placé sur de la glace pilée dans un batteur électrique, agité vigoureusement et servi mousseux dans un grand verre à pied."

Grand écrivain et journaliste pointilleux, Hotch n'est pas un spécialiste de mixologie. Sa recette contient donc quelques zones d'ombres qui laissent la place à des interprétations quasiment talmudiques. Rappelons simplement à ceux qui veulent boire dans les pas du génie que Hemingway était soucieux de sa santé et demandait que l'on remplace le sucre par une dose de rhum supplémentaire.

 

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Récit à la première personne écrit par un ami intime, Papa Hemingway est un livre aussi passionnant pour ce qu'il raconte que pour la façon dont il le dit.  #trumancapote !

 

Victoires et déboires

Après les récits glorieux la légende noire. On a souvent présenté Hemingway comme rongé par l'alcool à la fin de sa vie et d'aucuns attribuent son suicide à une consommation excessive. La faute aux "médecins" qui à l'époque soignaient sa dépression à coups d'électrochocs et à l'esprit du temps qui trouvait dans l'alcoolisme le diagnostic parfait pour expliquer son acte. Mais si l'on a appris plus tard que le plus grand écrivain de son époque n'était pas mort en nettoyant son fusil, on sait aujourd'hui que son alcoolisme est moins en cause que les malheurs accumulés et les blessures cachées – ou encore encore cette hérédité mortifère qui le plaçait dans la lignée d'une famille où tous les hommes se suicident. Toujours est-il que son ami et biographe raconte comment le Prix Nobel de littérature a plongé Ernest dans une consommation excessive. Hemingway fut en effet persuadé que l'attribution de cette récompense entrainerait obligatoirement le tarissement de son génie et la fin de son travail.

Comme si de penser qu'il ne pourrait plus écrire le condamnait désormais à ne plus faire que boire. 

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