Le cas Hemingway

ErnestHemingway1939

Attention, Ernest Hemingay ne faisait pas que boire des Gimlet !

Si l'on est d'accord pour considérer que le monde se divise en catégories, on peut estimer qu'en matière d'alcool, il existe deux types d'écrivains. Ceux qui boivent et ceux qui font semblant dans leurs livres. Mais au même titre qu'on peut ne pas souscrire à la philosophie de Sergio Leone, on peut aussi douter que des hommes qui font boire leurs personnages sans daigner eux-mêmes céder à la tentation, méritent vraiment qu'on les considère comme des écrivains.
On a souvent fait le reproche à Hemingway de se prêter dans son œuvre des exploits factices. La transsubstantiation de son expérience de brancardier en récit de guerre dans L’adieu aux armes ou son rôle de correspondant magnifié en expérience de guérilla dans Pour qui sonne le glas ont ainsi donné lieu à des procès stupides. Reprocherait-on à Stanley Kubrick de n’être jamais allé dans l’espace ? Bref…
Un procès au moins que les peine-à-jouir n’oseront jamais intenter à Papa est celui de la véracité de ses exploits alcooliques. Mais là encore, il y existe une méprise qui coûte à l’œuvre d’Hemingway une célébrité dispensable.

Qui est allé à Key West, La Havane, Venise, Madrid, Paris ou même Nancy (si si) n’aura pas manqué la litanie des établissements qui font assaut de leur intimité avec Papa Ernest. C’est parfois vrai (pour le Floridita), souvent faux (le Sloppy Joe de Key West est aujourd’hui dans Duval Street…) mais toujours aussi représentatif de l’œuvre du Prix Nobel 1954 qu’un carnet Moleskine.
Alors que faire si d’aventure ont veut se glisser chaudement dans l’ambiance incomparable des récits de notre écrivain favori sans être obligé de boire un cocktail au Red Bull dans une ambiance douteuse de revival criard ?
Il faut regarder du côté de ce que Hemingway exprimait par le truchement de la gnôle. Qu’est-ce à dire ? Prenons un exemple. Quand Hemingway fait un petit complexe face à Fitzgerald, il ne dit pas « ce mec est une merde et ses livres sont pourris », non il préfère raconter comment le père de Gatsby est tombé malade à la suite d’une virée pour Lyon où Papa aurait descendu cinq litres de Macon, au goulot et au volant. C’est évidement ce qui fait un grand écrivain – pas le Macon, l’art de la mise en récit des sentiments et anecdotes personnelles. Enfin…
Il convient donc de réfléchir à une boisson, un cocktail, n’importe quoi qui incarne son œuvre et qui n’est pas un Mojito (s’il vous plaît). Une boisson qui évoque un lieu, une scène, un de ses sentiments qui n’existent que dans les dialogues de Hemingway, un mélange de puissance, de sensibilité et de mystère. Un truc derrière l’apparente limpidité duquel se cacherait toute la magie de cette œuvre unique. Un cocktail facile à boire mais qui vous saoule comme pas d’autre ! Oui, c’est ça ! Mais lequel ? Pas le Belini du Harry’s que tète le général Cantwell dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, le vin blanc et le jus de pêche, c’est un peu faible. Pas non plus un Daïquiri façon Floridita car on ne peut mélanger ce qu’a été la vie de l’auteur et ce qui nous plaît dans son œuvre – et je ne parle pas de Céline.
Il faut chercher ailleurs, vers un continent encore vierge de l’exploitation commerciale des penchants alcooliques de Papa. Et quoi de plus indiqué que les Vertes collines d’Afrique, terra incognita perpétuelle où Nick Adams et d’autres ont longtemps cherché – en vain ¬– à donner un sens à leur vie ? C’est justement ce à quoi semble occupé ce gentleman fatigué que l’on découvre dans L’heure triomphale de Francis Macomber, à mon sens un pur chef-d’œuvre.
En quelques mots, Hemingway dresse un décor formidable, on est immédiatement plongé dans une ambiance incomparable. Et tout cela n’est pas forgé à coups de phrases complexes ou de locutions recherchées, non, tout tient en un mot « Gimlet ». Ce cocktail, plein de mystère demeure depuis ce jour-là une sorte d’incarnation de Francis Macomber et des valeurs qu’il porte, un homme qui meurt de masquer sa couardise. Hemnigway sait de quoi il parle. Quand les personnages reviennent au camp, derrière un Macomber porté en triomphe par ses boys, sa femme et le guide tous les deux menaçants de silence, ils commandent et recommandent ce cocktail, jadis consommé par les membres de la Royal Navy à des fins curatives.
On pense assister à une collation festive alors que le seul but que poursuit Macomber est d’apaiser son angoisse. Tout le génie de Papa, qui dresse un théâtre de sens multiples et place ses personnages face à l’incompréhension mutuelle qui préside aux rapports humains.
Comme il paraît difficile pour se convaincre ce l’inanité du triomphe et de la défaite d’aller chasser le lion en Afrique, on peut toujours, à des fins de vérification, essayer de se concocter un Gimlet en procédant comme suit :
- Déposez dans un verre rocks trois ou quatre glaçons
- 4 cl de Plymouth gin
- 2 cl de sirop lime cordial

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