Norman Maclean. Et au milieu coule du Trois Rivières

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Norman Maclean est un des auteurs-phares de l'École du Montana

  Comme me l'a récemment fait remarquer un bon ami, la pêche est le seul domaine de la littérature que la vie parvient parfois à rendre avec un semblant d'exactitude. En effet, il est illusoire  d'espérer connaître un jour un transport comparable à celui de Natacha Rostov dans Guerre et Paix ou un émoi artistique comme peut en ressentir le Narrateur de La Recherche quand il visite une cathédrale gothique. Et il n'est pas plus évident – ni recommandable – de tuer un homme avec ses poings, de braquer une banque ou de passer vingt ans à faire l'amour à la femme de son voisin. En somme, la littérature nous abreuve de sensations dont la vie nous prive. Terrible constat. Doit-on pour autant arrêter de lire et céder une fois pour toute à la pente que vous savez ? Foutre non car c'est sans compter sur la littérature de pêche, un domaine trop méconnu qui, si elle l'avait exploré plutôt que les romans sentimentaux, aurait peut-être sauvé Emma Bovary.

  Qui a un jour attrapé un poisson après avoir lu un bon roman de pêche sait de quoi il est question. Quand ça mord, on ressent quelque chose d'aussi puissant que le disent les spécialistes. J'en veux pour preuve le roman classique de Roman Maclean, La rivière du sixième jour.

Rivière

Norman Maclean, La rivière du sixième jour, Rivages, 1976, 1997. 176p. 7,40 €

  C'est un de ces romans que l'on lit rapidement mais dont on se souvient longtemps. Le narrateur et son frère, n'ont qu'une passion, la pêche. A ceci près que le meilleur des deux, Paul, aime aussi beaucoup la tisane, ce qui ne va pas sans poser de problème à Missoula, Montana, bourgade tranquille dans laquelle grandissent les deux frères, auprès d'un père pasteur et pêcheur lui-même. Dès le début, le ton est donné : "Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche".

  Et c'est ainsi que se tissent la vie et l'histoire de ces deux frères, l'un raisonnable jaloux du talent de son jeune frère, l'autre tempétueux et sanguin qui envie la sérénité de son aîné. Mais les deux se retrouvent autour de cette passion commune qui les fonde et leur permet cette communication silencieuse que seuls les grands auteurs savent rendre. Les parties de pêche alternent avec les scènes de beuveries et nous plongent dans cette relation très forte qui lie les deux hommes entre eux, à leur père et à la Blackfoot River, Amazone local et impétueux dans lequel il vaut mieux s'y connaître pour tremper ses bottes.

  Il n'est donc pas que question de pêche – sinon il vaut mieux lire directement Pêche Magazine. Comme dans tout bon roman, l'alcool tient son rôle. C'est à la suite d'une cuite homérique que Paul rejoint son frère pour une partie symbolique.

  Dans le Montana des années 30, on boit du "3-7-77", chiffres inscrits sur les bouteilles de whisky de grain en hommage à ceux que "les groupes d'auto-défense avaient épinglés sur les bandits de grand chemin qu'ils avaient pendus. (Ces chiffres dit-on évoquaient les dimensions d'une tombe : trois pieds de large, sept pieds de long et soixante-dix-sept pieds de profondeurs.)". Le lecteur sera heureux, tout à la découverte de cet exotisme, de fréquenter quelques débits de boissons formidables comme le Black Jack's, un établissement installé dans un ancien wagon dont " le bar était un tronc d'arbre fendu en deux par quelqu'un qui ne maniait pas trop bien la hache [...] mais les clients avaient fait les finitions en les graissant de leurs coudes." C'est là que Paul traîne avec Peau-de-chien, une indienne débrouillarde.

  Bref, tout est réuni dans ce roman pour passer un excellent moment. Norman Maclean, en bon descendant d'Ecossais ne triche pas. Il sait de quoi il parle, autant en matière de pêche que s'agissant de picole, n'hésitant pas à utiliser la disparition de quatre canettes de bières comme élément perturbateur de son récit. Car comme il nous le rappelle : "dans le Montana, boire de la bière n'est pas ce qu'on entend par "boire"." Et le beau-frère qui s'était incrusté, fera les frais de ne l'avoir pas su.

  Après ça, on n'a qu'une envie, mettre des bottes, un gilet multi-poches, tisser quelques mouches Yellowstone et partir vivre dans le Montana. N'est-ce pas ça après tout, le vrai pouvoir de la littérature ?

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Norman Maclean nous présentant l'équipement minimum d'un auteur.

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