Russell Banks. Un membre permanent de la famille

Chaque année a son "Plus Grand Romancier Américain". En septembre c'était James Salter, l'année précédente Richard Ford et cette année, conséquence de la parution d'Un membre permanent de la famille, c'est Russell Banks qui obtient le titre – honorifique. Pas plus fiable que le Ballon d'or France Football, cet honneur garantit à son lauréat un succès de librairie. On sait les  lecteurs français particulièrement amateurs de littérature américaine.

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Russell Banks, Un membre permanent de la famille, Actes Sud, 2015, 229 p. 22 €

Point positif, tout ne peut pas aller si mal dans un pays qui aime Russell Banks. Car Russell Banks est un écrivain comme on n'en fait plus, humaniste, lucide et puissant. Une sorte de Papa Ernest 2.0. En témoigne ces douze nouvelles particulièrement imbibées que nous livre cet auteur rare, qui vit alternativement entre les Adirondacks – les montagnes du Nord de l'État de New York – et Miami – en Floride...

La nouvelle est un passage obligé pour tous les "Géants des Lettres Américaines". C'est un art un peu oublié en France et que maîtrise particulièrement Russell Banks. Il en a publié tout au long de sa carrière et cultive une tradition qui n'est pas sans rappeler les meilleurs textes de Hemingway. Toute l'oeuvre de Russell Banks est d'ailleurs parcourue d'hommages plus ou moins déguisés au Maître – Jordan Groves, le héros de La Réserve, selon moi un pur chef-d'oeuvre, évoque Robert Jordan de Pour qui sonne le glas.

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Quand il ne pêche pas, Russell Banks ne porte pas de gilet multi-poches

Russell Banks cultive aussi un rapport à l'alcool qui donne à ses textes courts une aura de mystère. Au coeur de ce recueil, entre le récit parfait de la dégringolade d'un ancien marine soucieux de cacher à ses fils son effondrement social et la mort brutale de Sarge, un attachant caniche arthritique sous les roues du pick-up familial, se cache ainsi un petit trésor de littérature éthylique Big Dog.

Big Dog – comprenez "gros chien" – est le surnom d'Erik Mann, plasticien exigeant qui vit avec Ellen et apprend au début de la nouvelle qu'il est le lauréat de la plus prestigieuse bourse de mécénat américaine. Au lieu de sauter de joie comme l'aurait fait Jeff Koons, il demeure stoïque . "Ouvrant le frigo, il en sortit une bouteille de Heineken bien fraîche." Toute la magie de Russell Banks.

Un malaise existe entre Ellen et lui. Pourquoi ne parvient-elle pas à se réjouir immédiatement, avec ce semblant de naturel dont ils pourraient se souvenir ? Tout simplement parce que dans ce cas, cela ne servirait à rien de raconter cette histoire.

Un bon auteur de nouvelle est celui qui parvient à brosser un personnage en quelques traits. Exemple, à propos d'Erik : "Il ouvrit la Heineken d'un coup sec, s'envoya trois gorgées rapides et s'essuya le menton du revers de la main". Que peut-on écrire de plus sur un homme ? Erik Mann est bien là.

Par certains aspects, il se rapproche de Jordan Groves qui était peintre. Lui réalise des installations mais la part de rudesse que l'on devine est la même. Sa plus belle oeuvre est leur maison-atelier qu'Erik, fils de charpentier a construit de ses mains. "Cette usine était située sur la berge de l'Hudson, dans la ville de Schuylerville, jadis prospère, à seize kilomètres de à l'est de Saratoga Springs." Tout cela nous rappelle le repaire de Jordan Groves.

Ellen finit par lâcher le morceau. La bourse de la Fondation MacArthur va valoir à son mari succès et célébrité. On comprend qu'elle aime leur vie à Saratoga Springs. Erik tente de la rassurer mais deux pages plus loin on comprend qu'il a déjà bu trois Heineken. Est-ce bien raisonnable de prendre la voiture pour se rendre chez Ted et Joan, leurs amis – dont on croit deviner un certain penchant pour la tisane ?

"Ils aiment bien qu'on ait le verre toujours plein, dit-elle. Je suppose que cela leur permet de remplir le leur sans que personne ne le remarque".

Le mystère s'épaissit car on commence à comprendre qu'Erik aussi semble aimer la tisane. Ellen serait-elle aveugle ? Les cours de bouddhisme qu'elle suit auprès d'un Maître provincial l'empêcheraient-elle de regarder les choses en face ?

D'autant que dès qu'ils arrivent, Erik n'est pas le dernier. Il se saoule avec entrain – comme on l'aurait fait à sa place. Oui mais voilà, comme dans tout bon récit, un événement perturbateur vient se greffer sur l'affaire. En plus de Ted et Joan, deux autres bons amis sont là, Sam, le photographe et Raphaël, le jeune éphèbe qu'il vient d'épouser. Sam est un artiste reconnu qui s'inspire des peintres de la Hudson River School pour réaliser de grands tirages champêtres. Dans le décors cossu de la belle maison bourgeoise de Joan et Ted, au coin du feu et avec du Dom Pérignon, Russell Banks dresse le décors parfait pour faire entrer le crime dans le monde bourgeois. Car Russell Banks est marxiste, j'en suis certain. Quand il met en scène ces couples en pleine réussite au coeur d'un territoire sauvage où les hommes et les femmes du cru continuent de vivre à la dure, c'est pour mieux parler de la dialectique de la lutte des classes.

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Panorama des Adirondacks, typique de la manière des peintres de la Hudson River School

Pas de salut. Argent ou pas, réussite ou échec, dans les montagnes un homme reste un homme. La lutte des classes ne disparaît pas derrière les rondins bien coupés d'un chalet confortable. C'est ce que l'on comprend quand Raphaël commence à faire des "mentalités" – comme dirait Bertrand – à Erik. Raphaël espère écrire un roman, il est svelte, beau et ne boit pas. Sauf ce soir-là.

"Tout le monde but, même Raphaël qui prenait rarement plus qu'un verre d'eau gazeuse avec une tranche de citron vert (...)".

On sent le jugement, le type était déjà assez antipathique et Russell Banks nous dit maintenant qu'il ne boit pas. Là encore, le personnage est brossé.

Aller plus loin serait dévoiler la fin de ce récit et ce serait dommage tant le plaisir de lecture tient au déséquilibre permanent. On dira tout au plus que Russell Banks est bien un des "Plus Grands Écrivains Américains" car sa littérature nous plonge dans des sensations de lecture que l'on croyait pour toujours circonscrites à nos tendres années quand nous découvrions les grands romans d'apprentissages de ces fameux auteurs Américains. Russell Banks continue de croire au roman, et avec lui nous aussi.

Juste pour ça...

Ps : S'agissant d'un possible accord livre-vin, rien de mieux pour tâter de la rudesse des Adirondacks que quelques lampées de Canadian Club, comme le père de Wade dans Affliction.

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