Jean-Claude Izzo et le Lagavulin

En 1995 mourait Jean-Patrick Manchette et avec lui le « néo-polar ». Déjà subclaquant, le genre pouvait être enterré définitivement. C’était sans compter sur le marseillais Jean-Claude Izzo, qui publiait la même année son premier roman Total Khéops, redonnait du souffle au roman noir et un héritier au Pape Manchette. « Le Roi est mort, vive le Roi » dit-on souvent, ce ne fut jamais aussi vrai que cette année-là. En un roman, Jean-Claude Izzo parvint à imposer sa voix en respectant les principes du genre. Personnalité singulière et canal historique. Idéologie sans dogmatisme. Bref, un grand roman. Un grand écrivain.  Dans un domaine littéraire aussi dévoyé que celui du roman policier, la trajectoire de Jean-Claude Izzo est celle d’une étoile filante, cinq plus tard il mourait lui-même sans que cette fois personne ne put crier « vive le roi ». Le dauphin était mort et avec lui, une certaine idée du genre.

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Pour beaucoup, le succès de la trilogie marseillaise qu’il écrivit entre 1995 et 1998 tient justement à l’habileté et l’élégance avec lesquelles il utilisa cette ville comme un personnage. Certes, le théâtre compte dans le charme mais, les vrais amateurs savent eux que l’immense mérite de l’auteur est d’avoir dessiné un personnage comme Fabio Montale. Et c’est là que nous en venons à la question de l’alcool car, dans le portrait qui est dressé de ce flic aux abois, il joue un rôle décisif. Montale c’est le Lagavulin. Pourtant, il boit à peu près de tout dans le roman – sauf de la lotion capillaire –, mais les deux personnalités ont un tel pouvoir de suggestion qu’elles ont fini par être associées.

Ce que c’est d’être écrivain donc.

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Montale est hanté par son passé et se complait à une pente dépressive. Il ne lit que des classiques, Conrad, Homère, écoute du jazz d’avant 1969 et pêche lui-même le poisson qu’il sert le dimanche à ses – rares – invités. Evidemment, il boit beaucoup. Ricard, blanc de Cassis, Tequila, Bandol et quelques bières en passant. Mais tout cela n’est qu’un expédient littéraire pour expliquer au lecteur qu’il a un penchant pour la tisane et qu’il aime bien passer du temps dans les bars. Il a du savoir boire. Il n’est pratiquement jamais bourré. Dans le Roman Noir, c’est ce qui fait un héros – il est autrement  plus compliqué de rester sobre dans un bar du Vieux Port tenu par des hommes du Milieu après douze bières que de se changer dans une cabine téléphonique.

On imagine Jean-Claude Izzo réfléchissant au whisky qu’il devait mettre dans le verre de son héros. Et quand on commence à connaître Fabio Montale, le Lagavulin s’impose avec la logique qui fonde les grands personnages. Imaginerait-on aujourd’hui le flic marseillais boire autre chose ? Impossible, le Lagavulin c’est lui, et pour les connaisseurs, il est le Lagavulin. Tout du caractère singulier de ce whisky, sa tourbe iodée, et ses16 ans nous rappelle à l’âpreté sensible de Montale.

Il n’est pas rare que l’on se souvienne de sa première gorgée de Lagavulin. Cette puissante odeur de médicament, d’herbe et de marine. L’impression d’avoir mangé de la terre. Quand on découvre Montale c’est la même chose. Il vit dans son petit cabanon des Goudes, au bord de l’eau, il est dur et concentre à lui seul tout le caractère complexe de sa terre d’origine. Montale est Marseille comme Lagavulin est Islay. Tout le génie de Jean-Claude Izzo.

Enfin, pour les « échos et réminiscences » : un verre de Lagavulin, Total Kheops, et Astor Piazzolla et Gerry Mulligan.

 

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