"Alcoolique" de Jonathan Ames & Dean Haspiel, dessine moi un trou noir.

Comment raconter ce dont on ne se rappelle pas ? Cette question fondamentale, qui a en secoué plus d'un au lendemain d'une nuit sans image, n'a jamais été tranchée en littérature. La faute au souvenir et au temps, car l'obsession du passé reste le moteur le plus fiable de l'ambition littéraire. Pourtant, tous les amateurs le savent, les meilleurs souvenirs alcooliques sont ceux dont on ne se rappelle pas. Alors, comment opérer la transsubstantiation de l'expérience en récit, quand le plaisir de l'expérience tient justement à l'inconscience de sa propre réalité ?  

C'est dans ce pari fou que se sont pourtant lancés l'écrivain Jonathan Ames et le dessinateur Dean Haspiel en signant en 2008 le bien nommé The Alcoholic, qui paraîtra pour la première fois en français le Ier octobre aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. Un événement donc, dont nous ne pouvions pas ne pas parler. 

Ecrivain, scénariste et chroniqueur, Jonathan Ames creuse la veine de l'autofiction – pour peu que le terme ait un sens – sous toutes les formes, romans, séries TV, essais, articles.  Et maintenant donc, le roman graphique – snobonyme de "bande dessinée". A cette fin il s'est associé à Dean Haspiel, connu et reconnu pour être notamment le comparse de Harvey Pekar pour American Splendor.

 

Mise en page 2

"Alcoolique" paraîtra en France le 1er Octobre 2015 aux éditions Monsieur Toussaint Louverture

 

Le récit débute évidemment par un trou noir. Un homme se réveille à l'arrière d'une voiture sans aucun souvenir des événements qui l'ont conduit à partager la banquette avec une vieille dame qui ne cache pas son intention de mettre fin à une disette sexuelle qui, dit-elle, dure depuis plus d'un siècle – la mine effarée du protagoniste et le visage ravagé de la vieille nous poussent d'ailleurs à croire que l'argument n'est pas simplement rhétorique. Déjà donc – et sans mauvais jeu de mots – la complémentarité de la plume et du crayon. Le décor est planté, le héros se présente : "Je m'appelle Jonathan A. Je suis alcoolique". 

Miracle de la digression, plutôt que de tenter en vain de se remémorer l'impossible, Jonathan plonge dans des souvenirs plus lointains et cherche à la racine de sa passion pour la gnôle les raisons de son naufrage. 

Révélation

Voici donc le Narrateur à quinze ans, pull jacquard et raie sur le côté, qui passe aux aveux. "J'ai quinze ans, je suis en seconde, je n'ai jamais bu une goutte d'alcool". A le voir ainsi, ahuri et naïf, on se dit qu'il y a certainement un tas d'autres choses dont il n'a pas encore fait l'expérience. Heureusement il a la vie devant lui. La Révélation intervient, mais pas sous la forme de l'Archange Gabriel. "A la cinquième bière,[...] j'aime l'effet que ça fait". Le loup vient d'entrer dans la bergerie.  

Sa décision est prise, il en parle à son meilleur ami, Sal : "Et si on se murgeait tous les week-ends ?" Une nouvelle vie commence "on picole tranquille dans les bois, au bord de l'étang de notre enfance". Les deux comparses ne se quittent jamais et enchaînent les gueules de bois dans un New Jersey rural digne des meilleurs romans naturalistes. Et on comprend dès ce moment une des grandes réussites de ce livre. Les dessins cultivent l'ambiguité du texte et ne dévoilent jamais rien des ellipses. C'est frappant et parfaitement agréable. 

 

Vocation 

A partir de là, l'alcool sera le principal compagnon de Jonathan, qui vogue – comme tout le monde –  d'échecs en ruptures, les traumatismes violents à peine noyés dans la douceur éphémère de quelques succès dérisoires. Comme dans tous les bons livres il est bien entendu question d'amour, salvateur et destructeur tour à tour. 

Alccolique est le récit particulièrement touchant et direct d'un homme qui cherche dans son passé les raisons de son naufrage. Mais ce serait trop facile. En bon romancier, Jonathan sait qu'il n'y a pas grand chose à attendre du passé. Il remonte le fil comme on tâtonne dans le noir d'un lendemain de cuite, les souvenirs ne lui sont d'aucune aide. Comme s'il ne regardait jamais dans la bonne case. 

C'est parce que "les mots ne peuvent dire que les mots" que ce roman est aussi poignant. Parce que l'imagination de Dean Haspiel vient se glisser dans les zones d'ombre du récit de Jonathan Ames et que les réminiscences de la mémoire du Narrateur apparaissent sous une lumière qui trouble ce que lui, voulait bien en dire. Ses hésitations, sa vision dépréciative de lui-même sont coupées par les propres sentiments du dessinateur. Et le cocktail est excellent.

L'humanité un gigantesque alcoolique

Roman d'apprentissage aussi noir que la vie elle-même, Alcoolique est un récit que l'on n'épuise pas d'une gorgée. Tous les amateurs se reconnaîtront à un moment ou à un autre de la confession de Jonathan A. car comme l'avoue l'auteur, dans la "fiction tout est plus ou moins vrai". Une sensation parfaitement résumée par Bret Easton Ellis qui range ce livre sur l'étagère de ceux "qui arrivent à faire penser au lecteur : "non, je ne suis pas seul". " Du bon matos donc, garanti sans Happy End mais pas sans Happy Hour...

11715951_815394105234495_1336096945_n-1

© Jonathan Ames & Dean Haspiel & Monsieur Toussaint Louverture

 

 

 

 

 

 

Leave a reply