Et on boit quoi au fait dans le dernier Houellebecq ?

La Fraternité musulmane qui gagne les élections présidentielles, le Président de la République qui décide l'application de la charria sur le territoire français, le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, ne présente pas exactement les atours d'un roman de picole.

Et pourtant, dès le départ, François, Maître de Conférence en Sorbonne et spécialiste de Huysmans, semble avoir une tendance pour la tisane un peu plus accusée que d'ordinaire chez Houellebecq, Le roman se présentant comme une progression, dans un futur proche, entre la fin du deuxième mandat de François Hollande et la victoire d'un islamiste modéré on se demande si la pente du narrateur pour la picole n'est pas mise en évidence afin de mettre en lumière le dessèchement programmé d'une société dans laquelle, conformément à la loi islamique, l'alcool serait interdit. On se demande alors si tous les éditorialistes ne seraient pas passés à côté de la véritable problématique du livre : Pourrait-on encore boire – et donc vivre – dans une société dirigée par la Fraternité musulmane ? Enquête.

soumission_0

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, 300p. 21 €

L'alcool est toujours plus ou moins là dans les romans de Michel Houellebecq. Mais jusqu'alors, les héros – si l'on peut dire – avaient des besoins plus urgents à régler – sexe, suicide, réparation de chaudière – que l'étanchement d'une hypothétique addiction à l'alcool. Or là, nouveauté, François présente dès le départ un penchant marqué.

De manière plus classiquement houellebecquienne, François nous explique que sa vie sentimentale est un échec permanent, une succession de relations pathétiques qui se terminent toujours quand les vacances arrivent – mais qu'il essaie parfois de réactiver à des fins de sexualité. L'incapacité à se conformer au schéma rédempteur de la vie de famille serait un obstacle au bonheur dont le narrateur souffrirait à cause d'une trop grande acuité à l'inanité de la de l'existence dans les démocraties libérales. Pour autant, il n'abdique pas et se rend quand même à des rendez-vous galants. Comme avec Aurélie, mais là encore c'est difficile : "Malgré les deux bouteilles d'Irouléguy blanc que je fus à peu près le seul à boire, j'éprouvai des difficultés croissantes, qui devinrent vite insurmontables, à maintenir un niveau raisonnable de communication chaleureuse." On est encore au début du livre et le narrateur se présente comme capable de boire deux bouteilles de vin alors qu'il n'a plus vingt et prévoit de faire l'amour avec une femme qui ne lui plaît pas. On devine l'habitude.

Ca se confirme rapidement quand Myriam, la figure féminine positive du roman, vient chez lui, et  lui demande un verre de bourbon.On se dit que François va l'insulter, l'accuser de faire preuve de pédantisme langagier et lui servir du whisky – Cutty Sark ou Sir Edwards – mais non, il a du bourbon. Un peu plus loin il nous explique que lorsque sa vie sexuelle sera définitivement terminée, il pourra se consacrer à suivre des cours d'oenologie. Plus le roman avance, plus la situation politique devient sordide en France – affrontements communautaires et déliquescence des partis de gouvernement – plus François picole. Pinard, whisky, bières, alcool de poire, champagne et porto, on n'a pas passé la page 100 que le tour d'horizon est déjà fourni. Deux bouteilles de vin blanc semblent être le viatique idéal pour passer une bonne soirée devant la télévision – seul évidemment. On commence à se dire que lorsque la charria va être appliquée en France, il va devoir se livrer à un sérieux sevrage. On imagine les dispositifs de la deuxième partie du roman – celle justement où Mohammed Ben Abbes devient Président de la République. La fermeture des bars, l'interdiction de la vente d'alcool. Les bars clandestins et l'alcool de baignoire. On se dit que le Paris de 2017 sera proche de l'Amérique de la prohibition. François arpentera de véritables speakeasy à la recherche d'alcool et de prostituées – son autre penchant.

Mais non, la société change certes un peu, la polygamie est légalisée, le Thalys propose un menu hallal, la France propose à l'Égypte d'intégrer l'Union Européenne mais François continue à picoler avec un entrain quasiment suicidaire pour un hypocondriaque. "C'était la chose à faire, s'enivrer un peu, compte tenu des circonstances". A la page 129, au bout du rouleau, François siffle même une bière sans alcool. Sommet de décadence, la Buckler fin de siècle.

Les occurrences se multiplient à mesure que la chute de François s'accélère. Jusqu'au sursaut. Après le rachat de la Sorbonne par le Qatar, François avait été obligé de quitter son poste. Mais le nouveau Président de l'université, Robert Rediger, lui fait les yeux doux et François, qui recommence à travailler avec entrain sur l'édition de Huysmans dans La Pléiade, est de moins en moins insensible à ses appels du pied. Tout se jouera chez Rediger, grand spécialiste de Nietzsche, connu pour s'être converti à l'Islam après avoir dans sa jeunesse été proche des groupuscules identitaires. Et là, dans la maison bourgeoise du nouvel homme fort de la Sorbonne, après plusieurs bouteilles, dont un fantastique Meursault, Rediger lui avoue s'être converti à l'Islam après la fermeture du bar de l'Hôtel Métropole de Bruxelles. Bourré et impressionné, François est sous le charme et rentre chez lui avec le précis de religion musulmane qu'a écrit son commensal. Révélation.

Pas de spoiler. Nous resterons discret sur l'avenir de François mais la place que l'alcool occupe dans sa conversion est indiscutable. Il aura cet aveu, magnifique, "Il est bien difficile de comprendre les autres, de savoir ce qui se cache au fond de leurs coeurs, et sans l'assistance de l'alcool on n'y parviendrait peut-être pas du tout".

Dans une société décomposée, au milieu d'hommes désagrégés, l'ivresse est pour François – et les autres personnages de Soumission – une échappatoire à l'individualisme dans lequel l'absence de perspective politique les a enfermés. Toutes les scènes de fraternisation sont copieusement arrosées et les liens se tissent quand l'alcool permet de faire tomber les barrières sociales qui se sont renforcées.

Moins qu'un livre sur l'Islam ou le brûlot provocateur que l'on a présenté, c'est avant tout un roman sur la solitude, le désespoir et le rôle de l'art dans les sociétés occidentales que nous offre Michel Houellebecq

Les – nombreux – commentateurs de Houellebecq auraient donc bien fait de lire son livre car comme nous l'explique François à propos de sa relation avec Huysmans : "Seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l'intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances; avec tout ce qui l'émeut, l'intéresse, l'excite ou lui répugne."

Alors autant ne pas se priver !

2 comments

  1. magicguena 25 janvier, 2015 at 01:26 Répondre

    Enfin un bon éclairage sur cet ouvrage. Qu’est-ce qu’il se met ce François ! Calva, Rhum, pinard…. Il me plait. Il a une sacrée santé, mais, bon, il bosse pas : il est prof à la fac. Facile.

    • david 25 janvier, 2015 at 06:14 Répondre

      Merci. C’est vrai que François ne lésine pas sur la tisane. Houellebecq parvient à mettre en scène la vacuité avec un talent unique.

Leave a reply