Livresse ou le plaisir de lire saoul

Au même titre que la conduite, le sexe ou le débat d’idées, la littérature s’accommode mal de l’abus d’alcool. Et même s’il figure sur les listes de l’Union Cycliste Internationale – comme à peu près tous les produits comestibles – l’alcool n’est pas un expédient très efficace pour doper les écrivains en manque d’inspiration – et encore moins le lecteur en quête d’interprétation fumeuse.

Pour autant, qui n’a jamais tenté de lire un soir d’ivresse – soit pour attendre que le sol arrête de bouger, soit pour le plaisir, simple et heureux de lire saoul ?

Attention cependant, lire en état d’ébriété demande de la rigueur aussi, l’observance de règles simples devrait vous permettre de sublimer l'expérience. Voici donc quelques pistes à explorer pour passer un bon moment.

 

1- Réaliser – grâce à l’alcool – le rêve de tous les lecteurs d’Agatha Christie.

 

Qui n’a jamais rêvé de ne pas connaître la fin de Dix petits Nègres ? A ce stade de votre lecture, si vous ne savez pas que c’est Wargrave qui a fait le coup, je vous conseille d’ailleurs d’arrêter. Oups…

Bref, qui n’a jamais souhaité effacer de sa mémoire l’épilogue génial de ce chef-d’œuvre pour replonger avec des yeux innocents dans cette intrigue parfaite ? Et bien grâce à livresse, ce rêve devient possible. Merci whiskyleaks !

Il vous suffit pour cela de lire en homme prévoyant. Soit de profiter au mieux de l’atmosphère unique de ce huis clos, de vous laisser bercer par le rythme régulier des meurtres et des disparitions de figurines. Il vous faudra simplement prendre soin d’interrompre votre lecture juste après que Vera a donné le coup de pied fatal dans la chaise. Là vous devrez patienter. Et surtout, vous ne devrez commencer l’épilogue que lorsque vous serez certain que l’état d’ébriété dans lequel vous vous trouvez vous garantit un black out total à la sortie de la nuit.

Ainsi vous vibrerez en découvrant que le juge a surgi d’outre-tombe pour occire ses invités. Mais le lendemain, vous ne garderez aucun souvenir de l’épilogue. Chaque soir de votre vie vous pourrez ainsi vous offrir le luxe de lire comme au premier jour un des chef-d’œuvres de la littérature policière.

Alors certes, diront les esprits un peu étroits, il ne faut pas avoir peur de se coucher tous les soirs à la lisière du comas éthylique mais bon, un peu de respect s’il vous plaît, la littérature exige un minimum d’engagement.

Un risque existe aussi qu’avec l’entraînement votre cerveau ne lave plus aussi blanc que blanc, et qu’une fulgurance vous traverse un jour qui démasque le coupable. Vous pouvez alors changer de volume et vous lancer dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, autre sommet du genre et oublier chaque matin que c’est le narrateur qui a fait le coup. Oups…

En dernier recours, si votre médecin finit par vous convaincre qu’il n’est pas très bon de boire autant, vous pouvez toujours lire Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet, d'Antoine Bello, vibrant hommage aux romans d’Agatha Christie dans lequel le narrateur et enquêteur souffre d’amnésie et est obligé de relire ses notes pour savoir chaque matin où il en est. Vertigineuse mise en abîme qui vous économisera quelques gamma GT.

 

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Un black out par procuration

 

 

2- Lire – grâce à l’alcool – quelques chef-d’œuvres impénétrables.

 

Autre avantage de livresse, la possibilité d’une lecture cursive de romans auxquels vous ne comprendriez de toute façon rien, même – surtout ? – parfaitement sobre.

Quelle angoisse en effet que de se sentir dépassé par le génie de Joyce ou de Musil. Là, vous vous rappelez avec terreur ces après-midi studieuses – et ces longues soirées – passées à tourner en fronçant les sourcils, les lourdes pages de Ulysse ou de L’homme sans qualités – avec en plus l’impression que le stock de feuilles restant est inépuisable. Et puis un jour, fatalement, vous abandonnez. Tout ça pour ça, donc, des heures et des heures, six cents, sept cents pages, pour finalement laisser tomber. Quelle perte de temps et quel échec. Et ce sentiment qui ensuite vous colle à la peau, de ne pas mériter de savoir lire si c’est pour ne rien capter à ce bordel.

Et bien rassurez vous, grâce à l’alcool, là encore, une solution existe.

Laissez donc reposer sur votre table de chevet un exemplaire de Joyce ou de Musil – ou de n’importe quel génie impénétrable – et lisez quelques pages chaque fois que vous rentrez torché. Il faudra donner de votre personne car si vous ne buvez qu’une fois l’an un verre de porto pour l’anniversaire de Tata Simone, il y a peu de chance que vous perciez un jour le Grand Mystère de la Littérature. Mais si par contre vous vous adonnez à l’excès de boisson à un rythme régulier, vous compterez bientôt au rang de ceux qui « ont lu Joyce ». Et ce n’est pas rien. Vous pourrez d’ailleurs à l’occasion d’une rencontre avec d’autres gens qui « ont lu Joyce » dire en levant le front « Joyce, je l’ai lu j’étais saoul ». Gageons qu’à partir de ce moment, vous bénéficierez au sein de cette coterie d’une aura unique.

De plus vous aurez une bonne excuse à vous laisser aller. "Ce soir, il faut que je lise, j’ai besoin d’un petit verre" deviendra votre antienne.

Il existe une solution plus viable sur le plan hépatique. Pierre Bayard, l’unique, a fait pour vous une partie du boulot et si vraiment vous ne vous sentez pas le courage de vous élever au niveau de vos idoles, lisez donc Comment parler des livres qu’on n'a pas lu, un chef-d’œuvre indémodable.

 

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Livresse sans la gueule de bois

 

 

3- Lire des livres qui vous donnent l’impression d’être saoul.

 

Si cette proposition présente des avantages en matière de santé, il faut quand même se méfier des conséquences sur votre état mental de la fréquentation de ce genre de livres.

Maurice Edgar Coindreau – attention, si vous venez de lire Cointreau c’est que vous êtes mal – nous le dit à propos de Le bruit et la fureur, lire Faulkner c’est comme découvrir une ville la nuit. Ensuite, le jour se lève mais l’impression que l’on garde est celle d’une réalité diffuse.

Il aurait pu ajouter que Faulkner nous donne à voir le monde tel qu’il est quand on est saoul. Tout semble passer par le prisme d’une réalité tordue et l’on conserve de la lecture une idée vague de ce que l’on a fait la veille. Un peu comme un soir de cuite quoi. Faulkner présente donc l’avantage de livresse sans la gueule de bois.

Il y a bien entendu, pléthore de romans qui jouent dans cette division, il vous faudra donc faire un choix, mais à moins de vous effondrer dans une bibliothèque publique, vous devrez avoir à disposition chez vous quelques volumes pour prévenir une crise de manque. Car pour décrocher, rien de tel qu’un de ces romans impénétrables aux effets calmants. Vous pouvez par exemple opter pour Neuf nuits, de Bernardo Carvalho, récit a peu près incompréhensible à la première lecture, qui vous plongera dans les pas de Buell Quain, ethnologue alcoolique qui se suicide après un delirium tremens chez les indiens Kraho. Du lourd.

 

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Attention à la gueule de bois

 

Tous ces conseils ne sont bien entendu pas à prendre au pied de la lettre, on peut relire des romans policiers en sachant qui est le meurtrier ou consacrer les longues soirées d’hiver à la lecture des chef-d’œuvres de la littérature austro-hongroise. Le plus important est de demeurer assez lucide pour ne pas lire du Baudelaire en buvant de la mauvaise absinthe au comptoir d’un bar faussement vieilli.

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