Comment rendre hommage à Jim Harrison ?

Boire et lire sont les deux versants d'un même refus. Et ce n'est pas le regretté Jim Harrison qui dirait le contraire, lui qui pratiqua toute sa vie les deux Arts avec la même intensité. Big Jim est mort. Cette année, le 26 mars 2016, en Arizona. Il laisse derrière lui des lecteurs orphelins qui voudront lui rendre hommage. Si vous êtes de ceux-là – mais même si vous découvrez en lisant ces lignes que Harrison n'est pas qu'un prénom et que vous avez envie de vous y mettre – voici quelques conseils afin de ne pas foirer l'oraison funèbre d'un des derniers géants de la littérature du XX° siècle. Entre ici James Harrison... 

1- Lire son classique 

Paru en 1978, Légendes d'Automne (Legends of the Fall en VO) est un recueil de trois novelas – terme un peu snob qui désigne les textes trop longs pour être des nouvelles et trop courts pour être des romans. A cette époque Jim Harrison était surtout intéressé par la poésie et la pèche à la mouche mais le livre obtint rapidement un très grand succès. La critique salua le renouveau d'une littérature en déshérence depuis Mark Twain et le public fut saisi par la prose puissante et l'intemporalité des récits. 

Dans Une Vengeance, le texte le plus fort de ce livre, un vautour tourne autour d'un homme dont on ne sait pas s'il est mort ou vivant. On descend vers lui avec les yeux du prédateur et quand on comprend enfin que le gisant bouge encore, on sait qu'on a frappé à la bonne porte. Cochran est de ces hommes qui " suscitait une certaine envie en se montrant un peu plus fou et un peu plus téméraire que les autres". Et c'est vrai. Une fois la santé retrouvée, grâce aux soins d'un médecin alcoolique dans un dispensaire de la frontière mexicaine, notre héros s'en va solder les comptes, en n'oubliant pas les ardoises du passé. Un récit aussi direct, puissant et profond qu'une rasade de mescal. Un chef-d'oeuvre inoubliable.

Légendes d'automne

 

2- Lire son best-seller 

A bien des égards, Dalva est un roman singulier dans l'oeuvre de Jim Harrison. Le héros est une femme, le texte est plus long et il existe tout un tas de lectures différentes. Apologue féministe, mysticisme indien, alcoolisme brutal, les thèmes sont assez forts et nombreux pour que des lecteurs très différents y trouvent leur chef-d'oeuvre. 

Car là aussi, quand on y pense... Des phrases vous frappent pour longtemps  – "L'Histoire nous juge à la manière dont nous nous comportons après la victoire." – les personnages sont inoubliables – Dalva, femme cow-boy dans un ranch du Nebraska – et l'ambiance qui règne durant tout le récit est absolument magique. N'ayez pas peur de faire comme les autres en vous jetant sur ce best-seller. La différence entre ce livre et les autres romans à succès qui hantent les vitrines des libraires est un peu la même qu'entre une chemise de bûcheron et une chemise vichy. Au fond elles sont toutes les deux "à carreaux", mais en fait non. 

Dalva

 

3- Lire son meilleur roman

"La plupart des gens boivent parce qu'ils ont un jour commencé à boire". On pourrait reprendre la phrase du psychanalyste de Dalva — et oui, Même les cow-girl ont du vague à l'âme – à propos des livres de Big Jim. La plupart des gens lisent Jim Harrison parce qu'ils ont un jour commencé à lire Jim Harrison. Une antienne à suivre. 

Car c'est ainsi qu'on peut tomber par hasard sur Nord-Michigan, un récit d'apparence tout simple et qui se révèle être d'une profondeur insoupçonnée. On est sur le terrain de Papa Ernest. Jugez en plutôt : 

"Ce que je voudrais faire ? Je voudrais passer quelque temps sur l'océan. Je pourrais nager. Là où il n'y a personne, pas d'élèves, seulement des poissons et de l'eau. Je ne veux plus enseigner, mais ça, c'est déjà réglé. Alors je voudrais passer quelques années à voyager autour de l'océan, juste à lire, à boire et à pêcher." 

Pas besoin d'en rajouter pour comprendre que cette histoire d'amour entre un prof et son élève est un chef-d'oeuvre indémodable. 

Nord Michigan

 

4- Lire un roman de circonstance

"Le bonheur est à portée de main quand on est à moitié ivre." On pourrait s'arrêter là tellement cette citation du prologue d'Un bon jour pour mourir  à valeur d'argument. L'occurrence du terme "chef-d'oeuvre" est telle dans cet article qu'on ne l'emploiera pas pour inciter à la lecture de ce road movie livresque mais on y pense quand même très fort.  On dira simplement qu'il s'agit là du livre le plus imbibé du maître, que cela commence à Key West et qu'on boit des bières au Sloppy Joe, là même où Hemingway descendait ses Papa Special.

Deux alcoolos qui partent en bordée avec l'idée débile de faire sauter un barrage qui menacerait le Grand Canyon. Ainsi résumé, on ne peut pas comprendre la puissance des sentiments et l'appel du vide qui s'exercent dans ce récit avec une force rare. Celle qu'on ne trouve que dans les chef-d'oeuvres. Oups ! 

Un bon jour pour mourir 

5- Prendre une cuite

Evidemment c'est le plus bel hommage que vous pouvez rendre à Jim Harrison, un homme qui n'a jamais traité la gnôle comme un simple motif littéraire. Le mieux est encore de s'installer près d'une rivière, de poser une ligne et mettre des bières au frais près d'un caillou puis de faire comme Dalva, c'est à dire " boire un whisky bon marché comme le Guckenheimer, marque que je n'avais jamais rencontré en dehors des villes minières". RIP. 

 

 

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