John Le Carré et The Macallan

Salué à juste titre comme un chef-d'oeuvre, le dernier roman du Britannique John Le Carré soulève, au-delà de sa dénonciation de la censure politique dans les démocraties occidentales, une question plus importante encore sur le pouvoir des lobbyistes dans le monde du whisky.

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Christopher Kit Probyn, diplomate à la retraite fraîchement anobli par Sa Majesté, est un homme qui ne transige pas avec la droiture morale. C'est ce qui le pousse à se muer en lanceur d'alerte, quitte à finir sa vie dans un réduit de l'Ambassade d'Equateur comme Julian Assange ou en Russie comme Edward Snowden – ou Gérard Depardieu mais pour d'autres raisons.

C'est donc conscient de ce risque qu'il rencontre dans les confortables salon de l'Hôtel Connaught, l'Américain Jay Crispin, vendeur international de renseignements de son état qui figure moralement un antonyme parfait de Sir Probyn.

C'est là que l'intrigue se corse quand Jay Crispin lance à son commensal :

"Vous êtes un buveur de whisky, vous. Ils ont un Macallan plutôt correct ici".

Pour le lecteur rompu aux mécanismes des intrigues de John Le Carré, il ne fait alors aucun doute que le perfide Américain essaie d'empoisonner le diplomate en possession de secrets compromettants. Le dialogue continue et devient aussi mystérieux que du Faulkner quand Crispin s'adresse au serveur :

"Apportez-nous deux verres de votre dix-huit ans d'âge. Des doubles."

Là on se dit que John Le Carré est peut-être un peu fatigué et que certains dialogues portent maintenant le poids de ses quatre-vingt deux ans. D'autant plus qu'à la page 282, quand l'étau se resserre autour du lanceur d'alerte malheureux, les doubles Macallan reviennent dans le récit pour finalement devenir une sorte de métonymie du whisky dans le livre. Si on s'arrête là, on est en droit d'être un peu déçu. Surtout si l'on repense à l'oligarque Russe en disgrâce, protagoniste du précédent opus – Un traître à notre goût – qui ne buvait que du 25 ans en provenance de l'Île de Skye, soit du Tallisker, une gnôle d'un autre tonneau (la preuve ici : http://whiskeypedia.wordpress.com/2013/04/10/poivre-et-sel-talisker-25-ans-ob-2005/). 

Mais c'est là tout le génie de John Le Carré, car à mesure que la vilenie, la bassesse d'esprit et le manque d'éducation de ce  vendeur d'arme reconverti dans la guerre privée, se font jour, le coûteux Macallan devient un symbole de son manque de classe. Il pense amadouer un Pair du Royaume en commandant un speyside hors de prix qu'il associe, comme un mangeur de pop-corn aux Services Secrets de Sa Majesté parce qu'il a lui-même été intoxiqué par la politique de placement de produits pratiquée par Macallan dans les récents James Bond (voir figure 2)

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The Macallan est devenu le whisky officiel de James Bond, qui boit du 25 ans à 1000 € la bouteille dans des bars au bord de la plage.

On peut donc être rassuré, John Le Carré reste à la hauteur de son génie et sa compréhension du monde contemporain ne souffre d'aucun bémol. Quand Kit Probyn qui n'a pas dérogé un seul instant à sa morale humaniste rentre malgré lui dans son manoir des Cornouailles, déçu par les hommes et par la realpolitik de le Couronne dont le Foreign Office est devenu l'instrument cynique, il se sert un verre de whisky, mais cette fois, l'auteur ne nous dit rien de sa marque.

C'est en résumé, une mise en abîme qu'opère John Le Carré en laissant son lecteur dans les limbes de son imagination, à se demander quel whisky peut boire un homme aussi droit et distingué que Sir Christopher Probyn. Aussi loin du matraquage pompier des aventures de James Bond que le cinéma d'espionnage l'est aujourd'hui de sa littérature fondatrice, John Le Carré reste cet auteur unique et irremplaçable derrière les mots duquel se cache toujours une réalité complexe.

Pour moi, Sir Probyn boit un Glenfarclas 21.

 

 

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