Chichibu 2012 Single Cask Peated (OB, 5 ans, 62,5%) Neige de printemps

Pourquoi les Japonais font-ils tout mieux que tout le monde ? La question n'est pas nouvelle mais ce Chichibu single cask complique encore la casuistique de cette interrogation postmoderne. Car ce whisky de 5 ans, embouteillé pour LMDW en 2017 est un bordel rare dont on se souvient la larme à l'oeil. Un peu comme Kiyoaki Matsugae garde en mémoire le profil de la Princesse Impériale Kasuga "quand elle s'était détournée pour lui lancer un coup d'oeil en arrière", dans le chef-d'oeuvre de Yukio Mishima Neige de Printemps. Une expérience de la beauté qui laisse son coeur "rempli d'un désir persistant sans espoir".

Whisky déjà fossile, ce Chichibu tiré à 220 bouteilles est condamné à rester une expérience esthétique fugace pour ceux qui ont la chance de le gouter. "Car tout ce qui est sacré est de l'essence du souvenir". 

Oeil : Reflet du soleil dans l'oeil de Satoko 

Nez : Tourbe et fleurs. On pense à la fête des cerisiers dans la propriété des Matsugae, lors de laquelle Kiyoaki passe de la joie au désespoir. Joie d'aimer Satoko, désespoir de se la faire piquer par le Prince Harunori. Sentiments mêlés donc, la finesse des notes tourbées parfaitement intégrées aux élans floraux et capiteux qui se dégagent peu à peu. On a l'impression de sentir un Laphroaig de 25 ans. Fruits tropicaux. C'est un peu comme découvrir Mishima, on croît que c'est du Stendhal et non, c'est un écrivain de notre époque. Là c'est pareil on a du mal à croire qu'un nez pareil ait pu être distillé en 2012. Fumée, cuir, cendrier, feuilles de tabac. On goûte ! 

Palais : Précise, découpée. On est frappé par les notes de fleurs et de tourbe. Tout est parfaitement intégré, chirurgical mais pas froid. Fumée puissante, café, miel, et... fruits exotiques. Là on est frappé par le truc. Des notes rondes de vanille et de fruits blancs, gingembre. Chef-d'oeuvre. L'intrigue de Neige de printemps se joue dans une auberge pour soldats de Tokyo. Là, le Baron Matsugae rencontre Tadeshina, la servante de Satoko et lui fait promettre d'apprendre à la novice les arts de la dissimulation, pour faire croire à un homme qu'elle a plus d'expérience qu'il n'est vrai. Stratagème qui dépose une chape d'onirisme brumeux sur beaucoup de scènes de ce roman magnifique et qui nous rappelle ce Chichibu, un whisky sans expérience aussi puissant qu'un vieil Islay des années 1970. 

Finale : Aussi longue que les souvenirs et les regrets de Kiyoaki. Tabac, chocolat, cuir. Sieste dans le Chesterfield du salon "à l'occidentale" des Matsugae.

Note : AAA (三島 由紀夫)

Prix : 250 euros à sa sortie, beaucoup plus aujourd'hui (Aristocratie impériale)

Roman du désespoir qui tient la modernité à distance, Neige de printemps est le premier volume d'une tétralogie après laquelle Yukio Mishima se suicida, jugeant qu'il avait écrit tout ce qu'il avait à écrire. Il faut espérer que la recherche de perfection esthétique que semble poursuivre Ichiro Akuto ne le pousse pas à se faire seppuku quand il aura distillé tout ce qu'il avait à distiller. 

 

Plus facile à trouver qu'une bouteille de Chichibu et tout aussi inoubliable !

 

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