Don Carpenter. Dernier verre pour le brave.

Les gens qui aiment Richard Brautigan forment une confrérie secrète. Un peu comme ce que décrivait Maurice Nadeau dans sa célèbre préface du Volcan de Malcolm Lowry. Il suffit de  croiser quelqu'un qui partage votre goût pour former avec lui une communauté immédiate. Malheureusement, on rencontre rarement - et encore moins par hasard-  un type qui aime Richard Brautigan. Du coup, quand on tombe sur un auteur dont c'était le meilleur pote, on est en droit de se sentir vaguement excité.

Don Carpenter est mort en 1995, dix ans après son ami et a été comme lui tardivement traduit et publié en France. Comme lui il était alcoolique et comme lui il s'est suicidé avant qu'on décide à sa place.

Les deux hommes ont aussi en commun d'avoir vécu la période beat dans l’œil du cyclone et d'en avoir donné une vision singulière. Leurs récits sont à la marge de ceux de la tribu de North Beach et si l'ombre de Kerouac plane forcément au-dessus de leurs histoires, c'est surtout car elles se déroulent à la même époque.

 Carpenter n'était pas très hype, même si son premier roman, Hard Rain Falling (Sale temps pour les braves en VF), le propulsa sur le devant de la scène en 1964. Récit d'apprentissage sur fond de mouvement beat, le livre ne verse pas dans l'apologie béate ou dans le panégyrique poético-branleur. Ce qu'il raconte c'est une époque, celle de sa jeunesse, des aspirations de types en marge et leurs rêves, noyés dans l'alcool ou dilués dans la vie matérielle.

 

 Attention, livre culte !

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Don Carpenter, Sale temps pour les braves, traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, Cambourakis, 2011, 352 p., 23.40 euros.

 

Mais surtout dans la gnôle quand même. Don Carpenter aimait la tisane et ses livres en débordent. Particulièrement dans les deux romans  liminaires de sa carrière. Jack, le héros de Sale temps pour les braves est un type que la société a rendu solitaire et qui tente par tous les moyens de trouver un peu de calme pour réfléchir. Le seul problème étant que dès qu'il a du temps libre il en profite pour picoler. On pense au Kerouac de Big Sur qui se lamente sur son incapacité à arrêter de se mettre la tête tout en regrettant de n'y prendre pas plus de plaisir que ça. L'alcool métaphore de la vie, aussi engageant que décevant ? "Le whisky ne mène nulle part" pense d'ailleurs Jack après une matinée à picoler dans la chambre de son motel. 

Les liens qui unissent les aspirations d'écrivain et les dérives alcooliques sont au cœur des romans de Don Carpenter. Si son œuvre a une dimension autobiographique elle se situe dans ce tropisme.

Surtout en fait dans Un dernier verre au bar sans nom (Friday at Enrico's en VO), roman posthume publié récemment aux éditions Cambourakis. 

 

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Don Carpenter, Un dernier verre au bar sans nom, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, Cambourakis, 2016, 384 p, 24 euros.

Le bar sans nom est un petit établissement de Sausalito dans lequel Charlie cuve tranquillement sa frustration. Quelques années plutôt il était à la coule à North Beach, un immense projet de roman en tête et la vie devant lui. Sa copine, Jaime, croyait fort en lui, tout le monde était certain de son talent et lui-même ne voulait rien d'autre qu'écrire le nouveau Moby Dick.

Que s'est-il donc passé pour que le talentueux Charlie termine sa course dans le bar anonyme d'une ville au nom de sauce pour hot dog ?

Maudit Bic ! Charlie est lâché par sa plume. Comme un stylo sans encre, il est le témoin impuissant de l'inspiration qui le quitte. Son roman restera inachevé car la bête est indomptable.

Dans le même temps, Jaime, avec des projets plus modestes signe ses premiers contrats et devient un auteur à succès. Elle gagne de l'argent, Charlie prend du bide et après leur vie solitaire dans la nature de l'Oregon, retourne écrire dans l'appartement de North Beach. Charlie devient barman sans nom, picole, fume de l'herbe et s'épanouit en s'occupant de leur enfant. Ce qui ressemble à une vie apaisée n'est en fait que le paravent qui cache l'incapacité des deux à se satisfaire de leur sort. Et dans ces cas là...

Jaime quand elle n'écrit pas, est tout le temps bourrée, Charlie tente de partir à Hollywood au mépris de tout ce qui l'a fondé jadis, bref ça part un peu en burne. Un grand roman donc. 

La noirceur lucide et l'écriture limpide de Don Carpenter le placent direct dans le peloton de tête des auteurs indispensables. Le genre de romans impossibles à lâcher et que l'on n'oublie jamais. Les personnages, les lieux, le whisky ou la bière de Portland, autant de raisons de se plonger sans retenue dans cette œuvre géniale - en buvant un verre de rye accompagné d'une bière fraîche.

 

 

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